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Bivouac
Année : 1987
Système : Amiga, Apple IIGS, Atari ST, C64, DOS, TO7, ZX Spectrum
Développeur : Infogrames
Éditeur : Infogrames
Genre : Simulation
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Par JPB (03 avril 2026)

Quand j'étais gamin, j'ai lu Premier de cordée de Roger Frison-Roche, parce qu'on avait étudié des passages en primaire et que j'avais trouvé ça pas mal. J'ai beaucoup aimé l'histoire, les personnages, et la description des Alpes du côté de Chamonix. Dans ce livre, la montagne est plus que le lieu où se déroule l'histoire : c'est un personnage à part entière.

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Quelques années plus tard, en lisant La Mallorée de David Eddings, il y a ce passage qui m'a fait sourire, quand deux amis s'approchent petit à petit de Kell, la plus haute montagne de tout le monde connu. Silk la trouve vulgaire tellement elle s'impose à eux par sa taille colossale :

- Quelqu'un est-il déjà monté au sommet ? demanda-t-il à Zakath.
- Pourquoi s'amuserait-on à faire une chose pareille ?
- Pour la vaincre. Pour lui rabattre son caquet. C'est complètement absurde, non ? s'esclaffa-t-il.
[...] - Il est aisé de triompher des hommes. Mais d'un sommet... c'est une autre affaire. [...]
Zakath et Silk échangèrent un coup d'œil appuyé, presque avide.
- Il faudrait des cordes, reprit le petit Drasnien d'une voix assourdie.
- Et du matériel, ajouta le Malloréen. Pourquoi pas des espèces de pitons qu'on enfoncerait dans la roche et sur lesquels on pourrait prendre appui pour monter plus haut ?
- Durnik nous inventerait bien quelque chose.

Tout ça pour dire que les montagnes ont toujours attiré les gens, pour le plaisir, l'exploit, la renommée. De toute façon, l'humain veut grimper : mettez un môme devant un gros rocher dans la cour de son école, et vous verrez s'il ne fonce pas l'escalader dès qu'il le peut ! Chaque sommet sur Terre a son histoire, et sauf erreur de ma part, de nos jours la plupart ont été gravis, même si toutes les voies n'ont pas été forcément prises. J'ai énormément de respect pour ceux qui tentent l'ascension de sommets réputés, mais déjà gamin, je savais que ce ne serait pas un élément essentiel de ma vie.

Alors quand Bivouac est sorti, avec le parainnage d'Éric ESCOFFIER, j'ai trouvé que l'idée était excellente - enfin quelque chose d'original ! - mais je n'ai pas acheté le jeu pour autant. Je connaissais ce grimpeur, sans suivre assidûment ses exploits, mais je me rappelle d'avoir été scotché par la photo ci-dessus... Je me disais qu'il était fou de faire des choses pareilles sans être encordé, mais je me disais aussi qu'il était impressionnant d'arriver à se faire confiance à ce point.

La boîte du jeu version Amstrad. Cliquez sur une image pour une version (un peu) plus grande.
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Malgré l'accident de voiture qu'il a subi en 1987, il a réussi à se reconstruire pour continuer à vivre sa passion : l'escalade. Il a hélas disparu le 29 juillet 1998 en tentant l'ascension du Broad Peak, le 12ème sommet du monde avec 8051 mètres d'altitude.
Si vous voulez en savoir plus sur lui, j'ai trouvé un lien vers le documentaire Faces Nord de Jean AFANASSIEFF, tourné en 1987, qui montre Éric ESCOFFIER tenter l'escalade de la face nord de l'Eiger, dans les Alpes Suisses.

"La montagne, ça vous gagne" (slogan connu)

Bivouac porte bien son nom. Enfin, je trouve, personnellement j'associe tout de suite ce mot à une escalade. Bizarrement, le jeu a porté d'autres noms par la suite : Chamonix Challenge pour les pays européens (par exemple en Espagne où il a été distribué par Erbe Software), et Final Assault aux États-Unis où il a été distribué par Epyx - ce titre me fait plus penser à un combat de tanks, mais bon.

L'écran de parainnage sur Atari ST.
L'écran titre sur Amiga.

Bivouac est donc une simulation sportive d'escalade. On y dirige un alpiniste (Éric ESCOFFIER lui-même ?) qui va tenter de gravir le Mont Blanc, du moins je pense, parce que je n'ai pas réussi à trouver la moindre info à propos du lieu exact. Les voies proposées sont-elles réelles, renommées ou imaginées pour le jeu ? Ce sont de gauche à droite : Voie de l'Arnaque, Voie Escoffier, Voie du Facteur, Voie Brèche Willy, Voie de la Raison et Voie du Chef. Chacune d'elles a un niveau de difficulté de 1 à 6, donc un dénivelé et un temps de grimpe qui lui est propre. Bien évidemment, il est conseillé de tenter les plus faciles en premier ; d'ailleurs, commencer par l'entraînement n'est pas du luxe.

L'écran de présentation sur Amiga.
Admirez le lever de soleil... et les voies proposées pour l'ascension.

Après avoir choisi sa voie, que faut-il faire avant l'escalade ? Préparer son sac. Il est possible de prendre un nombre impressionnant d'objets, certains indispensables, d'autres potentiellement utiles, mais rien de superflu. En fonction de la durée de l'ascension, si elle est courte on pourra éventuellement faire l'impasse sur la tente ; mais la corde et les mousquetons (différents en fonction de la surface de grimpe) sont nécessaires dans tous les cas. Bien entendu, plus on prend d'objets, plus le sac est lourd, ce qui se fera ressentir à flanc de montagne...

Par défaut, le jeu remplit le sac à sa façon. Rien n'empêche de mettre son nez dedans pour vérifier qu'il ne manque rien. En principe on peut lui faire confiance, et pour les premières parties sur la Brèche Willy qui se joue en cinq heures, tout ce qu'il faut est bien présent. Par la suite, le joueur qui devient expérimenté pourra être plus critique.

Le sac, rempli par défaut (plusieurs écrans).
Une partie de ce qu'on peut emporter,
et le choix de l'heure de départ.

Dernière chose à planifier : l'heure et la saison (été ou hiver) du départ. Privilégier le matin, même avant le lever du soleil, est une bonne chose car, paraît-il, les risques de chutes de pierres sont plus élevés l'après-midi, après que les parois aient été chauffées par le soleil toute la matinée. Et ensuite... C'est parti pour la course jusqu'au sommet, qui se répartit en trois types de simulations.

La marche sur glacier

La première épreuve qui vous attend, c'est la marche. L'alpiniste est vu de côté, sur un sol recouvert de neige. Ça a l'air facile, typiquement ce qu'on entend dans la chanson de Jean-Pierre MADER : un pied devant l'autre. Pour cela, le maniement est simple : d'abord le joystick vers la gauche pour avancer la jambe gauche, puis le joystick vers la droite pour avancer la jambe droite, et on recommence. Une fois qu'on a pris le rythme, en alternant le gauche-droite aux bons moments, on peut aller assez vite. Quand l'alpiniste arrive à droite de l'écran, s'il n'y a pas d'autres étapes horizontales qui se suivent sur plusieurs écrans, on passe à une phase d'escalade. Astuce : on voit dans le reflet des lunettes à droite le type de terrain à l'écran suivant...

Je saute par-dessus une crevasse.
Je m'arrête au pied d'une falaise :
je la vois dans le reflet des lunettes.

Mais la montagne peut être traître. Sur les glaciers, il y a les crevasses... Celles qu'on voit, et surtout celles qu'on ne voit pas, camouflées par la neige. Alors régulièrement, il faut sonder le sol avec le piolet : le bouton de tir permet de donner quelques coups avec le manche, et il arrive qu'une crevasse se révèle... Dans tous les cas, il faut se placer au micropoil avant l'obstacle, et sauter par-dessus en inclinant le joystick vers le haut. Si c'est bon, on revient à la marche ; sinon, on passe à une phase d'escalade vu du côté... mais pas pour grimper vers le sommet : juste pour se sortir de cette fichue crevasse.

L'escalade sur pente neigeuse ou glacée

Ce type d'écran apparaît quand on escalade de la neige ou des crevasses. L'alpiniste est vu de côté, accroché à la pente. Là aussi c'est principalement du rythme : joystick vers le haut, ce qui permet d'assurer les deux mains grâce aux marteaux-piolets, puis joystick vers le bas pour assurer le premier pied. Ensuite on appuie sur le bouton de tir pour se hisser, et enfin on incline à nouveau le joystick vers le bas pour assurer le second pied. Et on recommence jusqu'à l'étape suivante.

Escalade au soleil.
Remontée d'une crevasse.
En mettant le masque, je verrai mieux.

Ici, la difficulté vient principalement de ne pas arriver à faire toute cette succession de mouvements assez vite. Mettre des crampons est une bonne idée pour accélérer le mouvement. De plus, si la fatigue se fait sentir, on ne peut pas simplement s'arrêter et monter la tente comme sur le glacier : il faut d'abord s'assurer puis se reposer, sinon l'alpiniste risque de tomber. On agit exactement de la même manière qu'on soit en train d'escalader la montagne, ou en train de se sortir d'une crevasse : la distinction se fait grâce à la palette de couleurs, plus grises quand on est dans le faible éclairage de la crevasse.

L'escalade sur roche

Dernier cas : l'escalade de roche, sans neige. Changement complet de perspective, l'alpiniste est vu de dos, ce qui permet de voir à l'écran ses deux pieds et ses deux mains, afin de pouvoir les diriger indépendamment. On est moins dans le rythme, ici il faut trouver des prises adéquates pour au moins trois membres, afin de se hisser. Comment fait-on ? En utilisant le bouton de tir pour passer d'un membre à l'autre dans le sens des aiguilles d'une montre, sachant que pour chacun on peut choisir parmi trois prises avec le joystick où le corps est plus ou moins étiré. En regardant à droite de l'écran, si la prise correspondante n'apparaît pas, c'est qu'en fait... il n'y a pas de prise là où vous avez positionné la main ou le pied ; si elle clignote, c'est que l'alpiniste tient sur une petite prise (un gratton) qu'il peut utiliser à condition de se dépêcher d'en changer ; enfin, si la prise est fixe, alors elle est sûre.

Seule ma main gauche a une bonne prise.
Quatre bonnes prises, je viens de me hisser.

En répétant ce système pour au moins trois membres, afin qu'ils soient tous positionnés en attente d'extension, alors appuyer sur le bouton de tir en même temps qu'on incline le joystick vers le haut permet à l'alpiniste de se hisser. Un peu : il donne l'impression de ne se hisser que de 10 centimètres à chaque fois, mais il faut recommencer. Encore. Et encore. Et on se rend compte que oui, il monte - il ne va pas faire des sauts de cabri non plus, faudrait pas exagérer.

Ici, comme pour l'autre escalade, il faut s'assurer pour éviter de tomber (surtout en cas de fatigue). Mettre des chaussures souples et de la magnésie sur les mains sera un moyen d'améliorer ses prises. Et petit challenge supplémentaire : il arrive qu'il y ait des chutes de pierres... Dans ce cas, il faut déplacer l'alpiniste vers la gauche ou la droite avec le joystick pour les éviter. Coiffer le casque peut être une bonne protection.

L'environnement

Escalader une montagne n'est pas une partie de santé. Il faut prévoir ce qui peut survenir en fonction des conditions climatiques. Bivouac est très bien pensé, et si l'alpiniste n'est pas en pleine forme, le jeu affiche à droite l'indicateur de santé, c'est à dire son visage avec le souci qu'il rencontre : froid, chaleur, faim, soif et fatigue. À vous d'agir au plus vite pour contrecarrer ce souci. Pour cela, il faut appuyer sur Entrée, ce qui permet d'afficher la main qu'on dirige au joystick. Ensuite, on choisit d'accéder soit au sac pour y chercher quelque chose qui sera utilisé par l'alpiniste (nourriture, vêtement, corde, tente...), soit à l'alpiniste lui-même pour, au contraire, remettre un objet dans le sac.

Je refuse de m'assurer pour me reposer... alors, je finis par tomber.

C'est notamment ce genre d'action qu'il faudra penser à réaliser quand, par exemple, l'alpiniste indique qu'il est fatigué alors que vous êtes au beau milieu d'une paroi inclinée. Insister et continuer à monter peut être payant si l'écran suivant est un glacier, mais dans les autres cas vous risquez de chuter, avec un énorme cri de l'alpiniste. Accéder au sac, sortir une sangle, faire une assurance courte, et hop ! une fois reposé ou rassasié, on repart. Pour s'assurer lors de la progression proprement dite, c'est la corde qu'il faut utiliser à la place de la sangle. Dans les deux types d'assurances, le jeu utilise automatiquement les mousquetons et les objets compatibles avec la surface sur laquelle on agit : broches à glace, ou pitons / coinceurs sur roche. Si vous n'avez plus de ces objets dans votre sac, ou si vous n'avez pas pris le marteau (objet indispensable à ne pas oublier), l'assurance sera impossible.

S'habiller chaudement est indispensable,
mais pas trop chaudement !
Je me suis sanglé pour accéder à mon sac.

Lors de l'assurance progression et contrairement à l'assurance courte, il faut ensuite penser à récupérer les objets utilisés. Une option "Récupère" vous permet de récupérer non seulement la corde, mais aussi les pitons et autres éléments, mais cette option n'est possible que si vous transportez une poignée Jumard dans votre sac ; sinon, ce sera l'option "Abandonne" qui ne vous permet de récupérer que la corde. La poignée Jumard est donc un des autres éléments indispensables à prendre avant l'escalade.

Les autres indicateurs vous renseignent sur l'heure, la température ambiante, et l'altitude. En mode escalade, on a également une représentation de la distance qu'il reste à parcourir jusqu'au sommet.

Enfin, il est possible à certains moments d'accéler le temps grâce à la touche +. Pour revenir au temps réel, utilisez la touche -. Pratique pour accélérer le temps pendant la sieste...

La réalisation

Le jeu est très soigné à tous les points de vue. Déjà l'idée, novatrice dans le monde des jeux vidéo, est fort bien accueillie par la presse et les joueurs. La partie graphique est parfaitement maîtrisée, en tout cas sur la machine de départ : le Thomson TO9. Le personnage est simple mais a une bonne tête, ses petites mimiques en gros plan à droite de l'écran sont amusantes et renseignent immédiatement sur sa condition physique. Les petits dessins qui indiquent qu'on est assuré, qui permettent de voir où on en est de la montée, sont bien réalisés également, et le fait qu'ils prennent place sur la droite de l'écran donne un peu un look BD au jeu. Quand aux décors, ils sont forcément répétitifs mais ce n'est pas gênant vu le sujet de Bivouac, et ils mettent immédiatement dans l'ambiance.

Il n'y a pas beaucoup d'animations dans ce jeu. Mais la marche, la plus travaillée, est très bien faite. Au niveau sonore, on a droit à une musique au début du lancement, puis en cours de jeu à des bruitages d'ambiance bien faits, sans être exceptionnels : ce n'est pas le plus important dans ce jeu, mais mine de rien quand ils sont absents comme sur la version PC, on se rend alors compte de ce qu'ils apportent.

L'entraînement est réellement indispensable pour découvrir les subtilités de Bivouac.
Ici le jeu conseille les chaussures d'escalade et la magnésie pour la roche, et les crampons pour la glace.

C'est surtout le gameplay qui est génial. Les différentes épreuves se jouent indépendamment, mais font réellement partie du tout. L'aide qu'on découvre pendant l'entraînement permet rapidement de comprendre comment maximiser les chances de réussite, en utilisant les bons matériels au bon moment, ce qui fait qu'on se lance dans la première course avec suffisamment d'assurance (c'est le cas de le dire) pour ne pas risquer l'échec. La disposition des éléments à l'écran, les mouvements à réaliser, tout est bien pensé.

Les versions Atari/Amiga permettent d'utiliser la souris avant l'ascension, mais une fois en montagne on ne se sert plus que du joystick pour diriger le curseur afin de choisir du matériel, c'est un peu dommage et ça manque d'ergonomie. Mais n'oublions pas que le jeu a été pensé au départ pour des machines sans souris, donc l'utilisation du clavier et d'un éventuel joystick est recommandée. Pendant qu'on parle des conversions, toutes les versions s'en sortent bien en fonction de leurs capacités, même si la plupart sont un peu moins travaillées que la version Thomson (à part la version AppleII GS très proche de la version Amiga). Au final, c'est la version PC qui est la plus mal lotie.

La doc est disponible ici.

Conclusion

Bivouac a eu un grand succès. Il a été adapté sur toutes les machines de l'époque. Il a même été nominé pour le Tilt d'Or 1988 de la meilleure simulation sportive, mais c'est Porsche 944 Turbo Cup qui l'a eu...

Victoire !

Mais ce n'est pas grave, car Bivouac se suffit à lui-même, son originalité et son gameplay en ont fait un jeu incontournable de l'époque. Encore aujourd'hui, on peut s'amuser avec grâce à l'émulation (c'est d'ailleurs mon cas en écrivant cet article). Des jeux actuels tels que Jusant ou Cairn n'auraient peut-être pas vu le jour s'il n'avait pas existé.

Bivouac fut testé :
- dans le Tilt n°49 de décembre 1987 (Tilt Parade, 17/20) pour la version TO8, TO9 et TO9+ ;
- dans le Tilt n°50 (Coup d'œil, 16/20) pour la version Amstrad ;
- dans le Tilt n°51 (Tubes, 16/20) pour la version Atari ST ;
- dans le Tilt n°52 (Tubes, 13/20) pour la version PC ;
- dans le Tilt n°53 d'avril 1988 (Coup d'œil, 16/20) pour la version C64.

JPB
(03 avril 2026)