On a beau avoir continuellement la tête plongée dans le passé,
cela n’empêche de percevoir que l’avenir des jeux vidéo est indissociable de l’Internet.
C’est pourquoi, la genèse du "réseau des réseaux" fait partie intégrante
de l’histoire des jeux vidéo, d’autant plus qu’aux USA, le jeu en réseau distant s'est pratiqué
dès les années 70, bien avant l’apparition des Doom et autres Duke qui l’ont popularisé.
Leonard Kleinrock.
Tout commence à New York en 1940 avec
un homme nommé Leonard Kleinrock (né le 13 Juin 1934 à Manhattan), alors que celui-ci
n’est âgé que de 6 ans. La lecture des aventures hebdomadaires de Superman lui révèle,
entre deux planches mettant en scène le célèbre "Man of Steel", les plans
nécessaires pour monter une petite radio à cristaux. Le gamin, pour le moins débrouillard,
se procure alors les pièces indispensables : une lame de rasoir piquée à son père,
un rouleau de papier hygiénique, un peu de fil de fer, et un écouteur dérobé
dans une cabine téléphonique. Ne manque plus qu’une pièce mentionnée comme
un "capaciteur variable" (un rhéostat ?). Il demande alors à sa mère de
l’emmener sur Canal Street dans une boutique de composants électroniques, et après négociations
auprès du vendeur amusé, obtient la pièce désirée. La radio qu’il construit,
miracle, fonctionne, et sans piles ni branchement sur le secteur s’il vous plait. Un ingénieur
est né.
Leonard va passer les années suivantes à disséquer toutes
les radios qui passeront entre ses mains, asseyant peu à peu ses connaissances
en électronique. Adolescent, il entre à la High School of Science
(une sorte de lycée professionnel très réputé) dans
le Bronx, et démarre des études en radiophonie. Au moment d’entrer
à l’université, les moyens financiers de ses parents lui interdisent
le City College of New York, mais il intègre tout de même une classe
et va aux cours du soir, tout en travaillant la journée comme électronicien,
assurant même en partie la subsistance de sa famille. Ses études
secondaires vont ainsi durer 5 ans et demi et le voir terminer major de sa promotion.
Cette réussite brillante en tant qu’étudiant couplée à
une expérience professionnelle déjà solide vont ainsi faciliter
son entrée au très convoité MIT (Massachusetts Institute
of Technology) de Boston, au département d’ingénierie électronique.
Au MIT, il s’aperçoit
que la majeure partie de ses camarades de classe préparent le même
doctorat, à savoir celui de "théorie de l’information",
et préfère se tourner vers les connexions entre ordinateurs, une
science encore débutante. En 1959, il va ainsi présenter une thèse
dont le contenu est considéré comme la naissance théorique
des réseaux informatiques. Il complètera ensuite son travail jusqu’en
1962, et le verra publier en 1964 par Mc Graw-Hill sous le titre de "Communications
Nets". Sans rentrer dans des détails techniques, disons que l’ouvrage
explore certaines méthodes d’échanges de données, comme la
"commutation de paquets", qui sont à la base du fonctionnement
actuel du Net. Leonard Kleinrock est donc le père de l’Internet. Le mot
est lâché. Evidemment, il serait un peu simpliste de résumer
l’histoire du réseau à cela, mais beaucoup trop long d’en citer
tous les acteurs et leur travaux.
Dans les années 60, le marché de l’informatique n’est pas prêt
pour l’avènement des réseaux, et le travail de Leonard va longtemps
rester inexploité, sans pour autant l’empêcher de continuer ses recherches
et devenir professeur à l’UCLA (université de Californie, à
Los Angeles). Au milieu des années 60, l’Advanced Research Projects Agency
(ARPA), créée en 1958 en réponse au projet Spoutnik (que
les USA, en pleine guerre froide et encore incapables d’envoyer quoi que ce soit
sur orbite, ont vécu comme un camouflet), commence à s’intéresser
aux réseaux informatiques. De nombreux scientifiques viennent en effet
d’être recrutés et des ordinateurs sont mis à leur disposition,
dont le nombre, pense-t-on, pourrait être réduit s’ils pouvaient
être connectés entre eux. Leonard Kleinrock, qui fait référence
en la matière, est donc contacté, et se voit confier pour la première
fois la mission de mettre en pratique ses inventions. Il s’agit bien sûr
de l’ARPANET, réseau interne de l’ARPA basé sur le "packet
switching" évoqué dans ses précédents travaux.
Les spécifications
techniques de l’ARPANET sont prêtes dès 1968, et en janvier 1969
une entreprise informatique basée à Cambridge, BBN (Bolt, Beranek
and Newman), obtient le contrat de mise en œuvre technique (implémentation
et déploiement du réseau). Le tout premier commutateur de paquets
(que l’on appellera IMP, pour Interface Message Processor) réalisé
sera construit sur la base d’un mini-ordinateur Honeywell. Comme pour rendre hommage
à Kleinrock, l’ARPA décide d’implanter le premier du genre dans
son université, l’UCLA. En Septembre 1969 est donc mis en fonction l’IMP
par une équipe de 40 personnes qui va tenter, et c’est une première
mondiale, d’y connecter un hôte (en l’occurrence un ordinateur XDS 940).
En découvrant l’IMP fourni par BBN, Kleinrock se souvient de l’avoir vu
l’année précédente, lors d’une démonstration chez
Honeywell où un opérateur n’avait pas hésité à
taper dessus avec un marteau pour en démontrer la solidité. L’opération
attire un nombre considérable de personnes : des gens de BBN, de l’UCLA,
de SDS (Scientific Data System, qui fournit l’ordinateur qui servira d’hôte),
d’AT&T (grande compagnie de téléphone Américaine, dont
les lignes sont prévues d’être utilisées pour connecter les
terminaux distants), de l’ARPA et d’Honeywell. La connexion est un succès
: dès les premiers essais, des échanges de données se font
à 50 Kbits par secondes entre l’IMP et l’hôte. Le jour suivant, l’équipe
parvient à acheminer des messages textuels d’une machine à l’autre.
La connexion de ces deux machines constitue la naissance de l’ARPANET, premier
avatar de l’Internet actuel.
Leonard Kleinberg et le tout premier IMP
Un mois après
ces premières connexions, un autre IMP est installé au Stanford
Research Institute (SRI), à Palo Alto en Californie, et pour la première
fois un message est envoyé d’un ordinateur à un hôte distant
(un modèle XDS 940), à savoir de l’UCLA vers le SRI. Lors de la
procédure, bien entendu, les opérateurs de l’UCLA et du SRI sont
en communication par téléphone pour vérifier que tout se
passe bien. La première tentative se solde par un plantage. Lorsque l’opérateur
de l’UCLA entre la commande "log", l’ordinateur du SRI est censé
ajouter de lui-même les lettres i et n pour former le mot "login",
et cette dernière opération ne réussit pas, mais la communication
entre les deux ordinateurs est déjà établie. Peu après
la procédure sera de nouveau tentée, avec succès. En décembre
1969, quatre sites sont connectés à l’ARPANET (l’UCLA, le SRI, l’Université
de Santa Barbara et l’Université de l’Utah), et l’équipe de l’UCLA
travaille déjà à plein temps à la maintenance du réseau.
Durant les années suivante, Kleinrock va diriger cette équipe, nommée
ARPANET Measurement Center, passant le plus clair de son temps de travail à
tenter de faire planter le réseau afin d’en mesurer les limites de fonctionnement
et de les repousser. Au milieu des années 70, dix IMP sont implantés
à travers les Etats-Unis, tous connectés à l’ARPANET et pouvant
chacun être connectés à 64 hôtes (limite imposée
par BBN lors de la conception du premier IMP). Cette logique de fonctionnement
explique pourquoi on appelle parfois l’ARPANET (et donc l’Internet) "le réseau
des réseaux".L’usage initial de la chose est bien sûr l’Electronic
Mail, le fameux e-mail, mais très rapidement, le réseau va être
aussi utilisé à des fins ludiques, avec l’apparition des jeux d’aventures
textuels, comme The Maze ou Zork (voir article sur Zork).
Il est intéressant de noter qu’à
chaque fois qu’une avancée notable s’est faite en matière d’informatique (du moins depuis
que les ordinateurs sont munis d’écrans, c'est à dire depuis le DEC PDP-1), le jeu vidéo
a toujours su en tirer parti, à tel point qu’il est impossible d’évoquer l’un sans faire
une parenthèse sur l’autre. Deux explications à ce phénomène
:
- Les grandes avancées technologiques
aux USA, berceau de l’informatique moderne, ont généralement lieu dans le cadre universitaire,
au sein d’équipes de chercheurs dont l’âge se situe aux alentours des 25 ans.
- Les universitaires américains sont des bêtes de travail, et ont
besoin de se détendre de temps en temps.
En parallèle du
développement d’ARPANET, Leonard Kleinrock a continué sa carrière
de professeur, et une quarantaine de ses élèves ont fini avec un
doctorat qui leur a permis d’intégrer de grandes compagnies et de continuer,
dans le cadre de leur carrière professionnelle, de participer à
l’expansion du réseau. On ne compte plus les titres et distinctions que
Kleinrock s’est vu accorder par la communauté scientifique Américaine.
Comme on le sait, l’ARPANET est aujourd’hui devenu l’Internet, à savoir
un réseau public et mondial. En plus de comprendre un nombre indéterminé
d’ordinateurs (des millions d’ordinateurs connectés dans des centaines
de milliers de réseaux), l’Internet est devenu quelque chose d’incontrôlable.
Personne au monde n’en est propriétaire, et personne n’est en mesure de
l’arrêter totalement, comme aurait pu le faire Kleinrock dans les années
70 depuis l’IMP de l’UCLA. Sans se lancer dans une étude sociologique de
ce qu’est devenu le net aujourd’hui, disons que l’usage qui en est fait, qui était
uniquement scientifique au départ, est aujourd’hui beaucoup plus varié,
bien que les considérations les plus bassement commerciales y gagnent peu
à peu du terrain (on ne se refait pas), car tout ceci coûte énormément
d’argent.
Laurent